Batailles dans la montagne (extrait)
Soudain, au-dessus de tout, monta un chant suave et profond, fait de belles voix toutes noires et qui retentissaient dans les échos de la forêt et de la montagne. On ne s'en aperçevait pas tout de suite. C'était profondément marié aux grondements du village, puis on entendait une cadence régulière faite comme pour pousser des pas et tout de suite le rythme attachait comme avec une corde et on entendait toute la chanson. Elle ne venait pas d'ici. Elle tombait des hauteurs de la nuit où étaient cachées les pentes surplombantes de la montagne. Elle sonnait dans des échos de rochers et surtout dans cet écho végétal et profondément verdâtre qui se prolonge à travers les forêts...
...C'était une chanson de marche, lourde et chargée. Elle était chantée par des hommes. Elle voyageait sur les sentiers qui descendaient en rond de serpent vers le village. Elle était à droite, puis elle s'avançait vers la gauche en portant son poids qui était un peu trop grand pour sa cadence, semblait-il, mais elle s'avançait toujours, régulière et triomphante, avec ses notes noires, ses profondes voix d'hommes, sombres et amères, mais si obstinées que toute cette noire amertume sonnait comme une trompette de triomphe; elle s'avançait vers la gauche, puis elle retournait vers la droite, descendant les lacets du sentier...
Pluie
ou le charron de la Grande Ourse
La pluie efface tout
Vos surmuseaux, vos gueules
Les toits et les matous
Les ormes les éteules
La pluie encage tout
Engrange l'âme seule
Abonde pour tertous
D'ennui nous enlinceule
Les oiseaux résignés
Bossus, les andains fauves
Grise pluie d'araignées
Battant trèfles et mauves
Pour moi, ma pipe fume
Au chevet des midis
Au sommeil des enclumes
Des hameaux engourdis
Des ruisseaux souterrains
Des étoiles tombées...
Elle reprend sa course,
Charron ! À la Grande Ourse !
Que ton chef-d'œuvre d'or
Roule au sommet du ciel
Mon bon Justin Mentor
Fort et doux comme miel
Farouche et joli cœur
Poilu comme une mouche
Dont la moustache en fleur
Fleure bon le vin rouge...
Maurice Fombeure
Les étoiles brûlées
Une forêt de charme
collection Poésie / Gallimard
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Au ciel
O ciel, vétéran vêtu de défroques,
Après cinq mille ans tu nous sers encor,
Les nuages sont les trous de tes loques
Le grand soleil est ta médaille d'or !
Contemplant toujours les mondes baroques,
N'es-tu pas lassé du banal décor ?
O ciel, vétéran vêtu de défroques !
Après cinq mille ans tu nous sers encor,
Parfois là-haut tu dois rire de nous,
Qui gesticulons, poussons des cris rauques
Qui prions et nous traînons à genoux
Pour avoir la gloire ou d'autres breloques ?
O ciel, vétéran vêtu de défroques !
Guillaume Apollinaire
Le Guetteur mélancolique
collection Poésie / Gallimard
On ne devrait s'étonner que de pouvoir encore s'étonner...
La Rochefoucauld